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Kanine Records : arsenic et sucreries

Depuis le début de l’année, les albums de Splashh, Bleeding Rainbow et Valleys ont définitivement imposé Kanine Records sur le devant de la scène indé. De l’insouciance twee pop à la nostalgie noisy, les groupes signés Kanine se dégustent comme des poignées de bonbons trop sucrés. Qui aurait cru que la béatitude avait un goût de gélatine bon marché ?

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Issu de l’union de Lio et Kay Kanine, Kanine Records célèbre cette année son dixième anniversaire. Depuis 2003, ce label a pris part à l’explosion de la scène indé de Brooklyn, avec son indépendance pour principale marque de fabrique. Cela n’a pas empêché les groupes signés d’embrasser les modes successives qui ont agité les bars de Williamsburg. D’abord versé dans le folk épineux (Horn Plenty de Grizzly Bear), Kanine Records rejoint ensuite le revival surf sur fond d’inspiration afrobeat (Astro Coast de Surfer Blood) avant de céder aux sirènes eighties (Something de Chairlift). Horn Plenty, Astro Coast et Something, trois albums adoubés par Pitchfork et qui ont propulsé le couple Kanine sur le devant de la scène indé.

 

Le job originel de Lio et Kay consistait à réserver des groupes pour des soirées. Las de chercher le label de leur rêve, ils décident en 2002 de publier The Next Wave, compilation regroupant une vingtaine de groupes new-yorkais prometteurs. Premier fait d’arme, premier succès et palpitante promesse amoureuse. Dans la foulée, Lio et Kay choisissent leur nom d’emprunt et fondent Kanine Records. Un label, pour se livrer tout entier au plaisir de la trouvaille, un prétexte pour écumer les salles de concert à la recherche du groupe qui fera chavirer leurs tympans. Le couple semble ainsi partager la conviction adolescente que le hasard fait les plus belles histoires d’amour.

Dix ans plus tard, Lio et Kay défendent toujours leur vision de l’indépendance. Une éthique, une ferveur, et surtout un business model farouchement réaliste. Car si Kanine Records reste à taille humaine, ce n’est pas par manque d’ambition. Il faut plutôt y voir la volonté de garder intacte leur passion et d’accompagner personnellement les jeunes groupes qui se présentent à eux. En retour, ceux-ci doivent se montrer tout aussi passionnés, cravacher avec volonté et tourner comme des forçats.

 

Les récentes parutions de Splashh, Bleeding Rainbow et Valleys, semblent donner raison à Lio et Kay puisque Kanine Records assume pleinement son statut de label hype. Et niveau tendance, l’heure est à l’insouciance sucrée de la twee pop et à la nostalgie noisy. Il ne s’agit plus alors ici de recyclage, ni même de quête d’un passé plus authentique, non, la question posée par ces artistes signés Kanine Records est de savoir si la créativité peut aujourd’hui s’accommoder d’une esthétique de l’écœurement. Car s’ils ont finalement décidé de créer un label, Lio et Kay auraient tout aussi bien pu ouvrir une pâtisserie arty en plein milieu de Berry Street. Leur passion pour les petits groupes indés aurait été remplacée par des rayons de cupcakes bio, recouverts de glaçages bariolés mais conservant inexorablement le goût d’un simple muffin. C’est peut-être là que réside la véritable réussite de Kanine Records : faire de l’indie rock un plaisir coupable.

Sélection des disques Kanine Records

 

Splashh - Comfort (sept 2013)

 

Face au passé, ces quatre héros n’ont pour arme que leur seule jeunesse. Ça, et un sacré sens de la mélodie. Lorsque l’été ne sera plus qu’un lointain souvenir, noyé sous des trombes d’eau, on écoutera « Vacation » pour ressentir à nouveau la chaleur du soleil s’éparpiller sur nos paupières. Les lignes de basses de « Headspins » et de « Strange Fruit » arrivent même à nous convaincre que la paresse a encore fière allure. Loin pourtant de décliner une simple formule, aussi imparable soit-elle, ce premier album varie les ambiances avec une nonchalance toute maîtrisée. « Whashed up » vrille en saturations shoegaze, « So Young » se la joue garage et « Feels Like You » sombre finalement dans la pop psyché foutraque. La grâce tonitruante de leur premier single, « All I Wanna Do », avait suffit à imposer le talent mélodique de Splashh. Avec Comfort, le chant lumineux de Sacha Carlson devient aussi essentiel qu’un mois d’août passé à ne rien foutre.

 

Beach Day – Trip Trap Attack (juin 2013)

 

À une époque où, paradoxalement, la musique cesse d’être une invitation au voyage pour devenir un art de la sédentarité, on pourra louer les propriétés meubles du premier album de Beach Day. Qu’on l’écoute chez soi, au casque dans le métro ou discrètement au boulot, on a toujours l’impression d’être au même endroit. Depuis l’invention du short, de nombreux groupes se sont acharnés sur le thème de la plage comme mythe de l’éternelle insouciance. Délaissant quelque peu cet archétype libertaire, Trip Trap Attack préfère égrener les cartes postales de Floride à la recherche d’un vieil après-midi d’hiver passé à regarder la mer. Si le chant de Kimmy Drake évoque le charme désuet des Ronettes, c’est pour mieux le jeter en pâture à la bizarrerie des Cramps. Un piano martelé avec une rage tout sauf innocente (« Stay »), un orgue  lubrique (« Boys »), un écho légèrement malsain (« Am I the Only One »)… Trip Trap Attack charrie finalement son lot de jolies déviances surf rock.

 

Valleys - Are You Going To Stand There And Talk Weird All Night? (avril 2013)

 

Les prémices de ce nouvel album se savourent comme les premiers plans d’un film noir. Une ruelle glauque et sans issue, une insondable paire de jambes, la pluie battante sur une voiture abandonnée… À partir d’un canevas aussi mince, le scénario ne cesse alors de s’éparpiller entre expérimentations électro-pop, romantisme new-wave et grandiloquence bruitiste. Chaque mélodie offre le préambule d’une nouvelle intrigue, changeant brusquement de direction dès que l’auditeur croit avoir pied. Avec Are You Going…, Valleys compose ainsi une sorte d’équivalent cinématique au roman Si par une nuit d’hiver un voyageur d’Italo Calvino. Certes, tout cela ne fait pas un album, mais la tension instillée par le duo Canadien s’avère terriblement efficace. Les quelques envolées bruitistes laissent d’ailleurs sans voix, à grands coups de drone et de réverb atmosphérique.

Bleeding Rainbow – Yeah Right (janvier 2013)

Un groupe peut naître d’un rien, tout simplement s’enraciner dans le culte excessif d’un instrument. Pour Bleeding Rainbow, il s’agit d’une guitare électrique qu’on maltraite et dont les cris sont chargés des exploits passés de Sonic Youth et Hüsker Dü. Le troisième album de Rob Garcia et Sarah Everton, Yeah Right, revient sur une jeunesse faite de faite de teen movies, de pepperoni pizza et de râteaux cinglants. À cette occasion, le duo s’est adjoint les services d’un batteur et d’un guitariste pour étoffer leur son et devenir ainsi une belle machine à produire de la nostalgie. Bleeding Rainbow assume alors un paradoxe censé faire les grands groupes : sonner toujours plus pop tout en faisant encore plus de bruit. Aussi, guitares discordantes et chœurs sucre-glace s’affrontent-ils inlassablement avant de s’unir en refrains imparables. Malheureusement, on reste plus attaché aux premiers opus du groupe, Prism Eyes et Mystical Participation, plus lo-fi et bordéliques, mais bien plus sincères.

 

Eternal Summer – Correct Behavior (juillet 2012)

 

La musique de Eternal Summer est à l’image de la voix de sa chanteuse, Nicole Yun. D’abord profondément agaçante de naïveté, il suffit d’une inflexion rageuse pour que le charme opère (« Good as you »). Correct Behavior, premier album paru il y a tout juste un an, enchaîne les mélodies délicieusement prévisibles, l’émotion naissant du simple contraste entre un chant vaporeux et des guitares faussement rageuses. Il faut l’avouer, pour quelques heures, il est bien difficile de résister à la mièvrerie incandescente de ces quelques punk songs. Galaxy 500 et My Bloody Valentine s’ingéniaient à ensevelir leurs mélodies crève-coeurs sous des couches de dissonances. Ici, c’est tout le contraire : Eternal Summer empile les distorsions follement évocatrices pour mieux les napper d’une mélodie mielleuse. Aussi collant qu’une tâche de sirop grenadine oubliée au coin d’une vieille nappe cirée.

 

Dinowalrus – Best Behavior (Mars 2012)

 

À trop prêter attention à la scène garage californienne, on oublierait presque que le rock psychédélique avait déjà été ressuscité par Madchester. Dinowalrus n’a donc pas eu besoin de remonter jusqu’aux sixties pour repeindre les murs de nos chambres façon purple syrup. Sur Best Behavior, le groupe retrouve le groove halluciné des Happy Mondays et nous prescrit un traitement méchamment addictif. Si la moitié des morceaux frôle dangereusement le mauvais-goût, Dinowalrus offre avec « Gift Shop » une chanson rave absolument parfaite, réconciliant à la manière des Psychedelic Furs couleurs psyché et urgence punk. Le tout porté par une basse et des synthés affreusement épiques. Dinowalrus ose même ressortir des guitares dignes d’un U2 de série B. Et nous qui pensions que les Killers avaient au moins eu le mérite de vacciner la planète entière…

 

Victor Roussel

8 juillet 2013